Société

Qui est responsable ?
Les catastrophes naturelles, notre responsabilité, et celle de Dieu

Face aux catastrophes naturelles, Dieu est pris à parti ; pour le disculper, le théologien peut récuser sa toute-puissance. Mais cela est-il vraiment satisfaisant ? Quelques idées pour cadrer la question de la distinction entre l'ordre (voulu par Dieu ?) et le désordre (qu'il ne maîtriserait pas).

Face au désastre de l’Asie du Sud, les théologiens sont interrogés. En effet, l’ampleur du cataclysme amène – comme ailleurs face à la violence et à l’injustice apparemment gratuites – à se poser la question de la toute puissance de Dieu. Avec Antoine Nouis, on peut en effet penser que Dieu n’est pas tout puissant, qu’il ne maîtrise pas tout, et qu’il existe encore, dans l’Univers, une part de " tohu bohu " sur laquelle il n’a pas prise.
J’ai longtemps apprécié ce point de vue, que je m’étais approprié bien volontiers, tant abondent les preuves de l’inacceptable. Mais à y réfléchir plus avant, le sujet mérite pour le moins d’être étudié de manière plus approfondie, sans doute par confrontation entre théologiens et scientifiques des sciences de la terre et de l’univers. Dores et déjà, sans réunir de grandes commissions, on peut échanger quelques idées pour cadrer la question de la distinction entre l’ordre (voulu par Dieu ?) et le désordre (qu’il ne maîtriserait pas). Ne serait-ce que pour préciser notre marge de manœuvre.

L’humanité tire autant de bénéfice de la terre solide que de la biosphère ; la géosphère aussi façonne la biosphère

Les géologues ont montré que la terre était une planète bien vivante, qui dissipe en permanence une très grande quantité d’énergie de l’intérieur vers la surface. Se produisent constamment des mouvements de grande ampleur. Les masses continentales – et les planchers océaniques – se déplacent en permanence les uns relativement aux autres. Cette mécanique prévaut depuis des centaines de millions d’années. Elle a sans doute contribué à l’origine même de la vie sur terre (les formes de vies les plus primitives s’observent sur les fonds océaniques dans les fumerolles chaudes et minéralisées) comme à l’évolution des espèces (les grandes aires géologiques sont marquées par des extinctions massives, et des explosions consécutives de biodiversité). Pour notre vie quotidienne, nous dépendons autant des ressources minérales et de l’eau que des ressources biologiques. Premier constat : les cloisonnements de la science n’y font rien, biosphère et géosphère sont en étroite dépendance ; il n’est pas possible d’ " externaliser " la matière minérale de la vie.

Qu’ils soient lents ou cataclysmiques, les phénomènes géologiques relèvent d’une même dynamique

Les phénomènes aux frontières des plaques varient selon les caractéristiques des mouvements qui s’y produisent. Les frontières " en expansion " comme celles des dorsales océaniques, génèrent des phénomènes plus calmes. Les frontières en subduction et en failles transformantes produisent des séismes beaucoup plus violents et aussi des phénomènes volcaniques généralement beaucoup plus cataclysmiques. Néanmoins, sur une même frontière, les conditions locales peuvent varier, et le mouvement qui ici s’effectue de manière continue butte un peu plus loin sur une discontinuité génératrice de phénomènes extrêmes. Le même déplacement des plaques peut ici produire un mouvement de 5 cm par an, et un peu plus loin de 5 mètres par siècle. Ce qui revient au même à l’échelle du globe. La même énergie peut de dissiper lentement par convection ou plus rapidement pas convection. Le volcan peut être soit tranquillement émissif, soit violemment éruptif. La faille peut soit glisser doucement, soit accumuler des contraintes et produire un séisme violent. Second constat : au plan des mécanismes géophysiques, il n’y a aucune raison de considérer les uns (les phénomènes lents) comme bons, du domaine de Dieu, et les autres (les phénomènes violents) comme mauvais, du domaine de Satan !

Ce ne sont pas seulement les séismes (les volcans) qui font les catastrophes, ce sont surtout les bâtiments (les choix d’aménagement, de prévention)

Il faut aller plus loin. Un risque naturel se caractérise par la combinaison de l’aléa (i.e. le phénomène géologique générateur) avec la vulnérabilité (l’effet sur les installations humaines). Beaucoup de séismes importants passent inaperçus lorsqu’ils frappent des régions inhabitées. Ce qui caractérise un risque aujourd’hui, au plan de son impact, ce qui en fait une catastrophe, c’est bien l’exposition des hommes. Au point que l’une des conclusions de la décennie internationale pour la prévention ces catastrophes naturelles (DIPCN), qui s’est achevée en 2000, a été de considérer qu’il ne fallait plus parler de " catastrophe naturelle ". Si l’aléa naturel existe, qu’on ne peut empêcher, c’est bien la vulnérabilité sociale qui transforme le phénomène en catastrophe.
Or pour l’essentiel nous savons. Nous savons quels sont les aléas géologiques qui caractérisent telle ou telle zone du globe. Si nous ne savons pas dire quand se produira le séisme ou l’éruption volcanique destructrice, au moins pouvons-nous prendre des mesures de prévention et d’alerte. Il s’agit d’une part de mesures de surveillance, avec des réseaux de mesure, des modèles de calcul et des systèmes de transmission de l’information, et d’autre part d’éducation. Les gens doivent connaître les risques auxquels ils sont exposés pour pouvoir agir eux-mêmes. S’agissant des phénomènes géologiques (à la différences des phénomènes climatiques), nous ne pouvons pas jouer sur l’aléa. Par contre, nous avons toute marge de manœuvre pour agir sur la vulnérabilité.

Même si la science nous aide à comprendre, la technologie à gérer, et l’éducation à nous préparer, il reste toujours une part d’incertitude. Garante de l’humilité de notre condition humaine ?

Après la catastrophe d’Asie, un journaliste m’a interviewé et m’a demandé quelle serait la prochaine. J’ai tenté de lui expliquer que ce serait celle que l’on a pas prévue. Mais il avait besoin d’exemples, et nous avons parlé de la Méditerranée et des Antilles, pour parler de cas plus proches de nous.
Dans ce type de situation, frappé par un drame, la tendance naturelle est heureusement de prendre des mesures pour prévenir une nouvelle survenue du même phénomène. Après la canicule, on a équipé les maisons de retraites d’une pièce rafraîchie. Et on peut espérer que, demain, l’océan Indien sera couvert d’un réseau d’alerte tsunami comme en est déjà équipé le Pacifique.

Mais cela ne suffit pas. Le prochain cataclysme pourrait n’être ni la canicule en France, ni le tsunami en Asie. Nos prévisions sont toujours trop étroites, et nos réponses trop ciblées. Même lorsque l’on cherche à avoir une vue large, nos schémas sont beaucoup trop bornés par des modèles connus. Nos réponses trop ciblées. Il faut programmer le même investissement en Méditerranée et dans les Caraïbes, pas mieux équipés pour l’alerte tsunami que l’océan Indien. Et il ne faut pas seulement surveiller les séismes, mais aussi les volcans et les glissements de terrains. Ou par exemple le grand glissement de terrain côtier déclenché par un petit séisme qui produira un tsunami…

Plus généralement, il faut développer la prospective. Non seulement mieux connaître l’histoire et la géologie, mais raisonner sur des modèles. Et surtout, il faut se doter de capacités de questionnement, de lanceurs d’alertes. C’est ce que préconise Jean Pierre Dupuy, philosophe et polytechnicien, lorsqu’il prône, dans le sillage de Hans Jonas (1903-1993) le " catastrophisme éclairé " : penser aux cas les pires, pour se donner les capacités de les conjurer.
Il s’agit de sortir de l’assurance technicienne, du cadre économique convenu, dont l’aveuglement pour le présent masque les enjeux pour le futur. Il s’agit de mettre en application pratique les principes de prévention et de précaution, qui sont une des conditions de mise en œuvre du développement durable.
Cette prise de conscience, et la mise en œuvre d’une telle démarche imposent une grande humilité. En effet, l’ampleur et la diversité des risques, qu’ils soient géologiques, climatiques, ou plus directement issus de l’activité humaine (risques industriels, chimiques, biologiques ou nucléaires) et de son génie destructeur (armes légales de dissuasion, organisation terroriste) sont tels que nous devons reconnaître la fragilité de notre existence, et de celle de nos enfants. Mesurer à quel point la catastrophe peut en découdre avec notre intelligence et notre technicité.

La catastrophe, la solidarité et l’espérance

Le séisme de Lisbonne, en novembre 1755, avait frappé une société européenne encore empreinte du siècle des lumières. La science et la culture triomphantes s’en trouvaient interpellées. On se souvient des mots de Jean Jacques Rousseau : " Serait-ce donc que la nature doit être soumise à nos lois et que, pour lui interdire un tremblement de terre, en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ? ". Ou encore de Voltaire : " Philosophes trompés qui criez " Tout est bien "… …Direz-vous " C’est l’effet des éternelles lois qui d’un Dieu libre et bon nécessitent les choix ? " Direz-vous, en voyant cet amas de victimes " Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes " ? "

La Bible nous parle de catastrophes naturelles, et certains scientifiques ont fait un lien entre le déluge et l’envahissement du lac de la mer noire par la méditerranée par rupture du Bosphore il y a 8.000 ans. Les plaies d’Egypte et la traversée de la mer Rouge - avec des effets d’une éruption volcaniques cataclysmique, suivie du tsunami qu’elle aurait provoqué (avec retrait de la mer permettant la fuite des Hébreux, et vague déferlante engloutissant les armées du pharaon) - peuvent être corrélées avec l’éruption de Théra (Santorin) en 1626 avant notre ère. Il en va de même pour les destructions de Sodome, de Gomorre et de Jéricho par des tremblements de terre documentés autour de 1200 BC. Plus récemment, l’apocalypse (8/8 et 16/18) fait aussi explicitement référence aux cataclysmes produits par glissement de terrain, séisme, et tsunami.
Dans tous ces cas, la Bible alloue généralement le phénomène extrême à la toute puissance de Dieu. L’événement libérateur célébré dans les fêtes judéo-chrétiennes a aussi été un phénomène destructeur d’une rare violence. Et l’apocalypse nous sert ces désastres pour mieux annoncer un message d’espérance. Pour nous assurer que le bien doit triompher sur le mal, l’amour sur la haine ou l’indifférence.

De fait, le tsunami d’Asie a entraîné un élan de solidarité planétaire sans précédent. Comme si le nombre et la diversité de conditions des victimes " parlaient " plus spécifiquement à chacun ! Sans considérer le drame comme salvateur, réjouissons-nous de cette compassion.
Outre le secours aux victimes, nous devons mesurer à quel point nous sommes aujourd’hui placés devant notre responsabilité :

  • D’une part, nous savons que notre terre est capable de phénomènes extrêmes, que tout cela répond en fin de compte d’une grande logique et d’une organisation globale qu’il nous est possible de connaître, de mesurer, de surveiller.
  • D’autre part, nous savons que l’humanité s’est développée sur de vastes espaces sur toute la terre, y compris des zones " paradisiaques " et des zones à risques, qui peuvent être les mêmes. Nous avons la responsabilité de prévenir nos frères. Bien entendu aussi de les assister faute de les avoir prévenus.

En conclusion, s’il faut chercher un responsable, nous devons d’abord nous en prendre à nous même avant de nous en prendre à Dieu. S’il est une dimension théologique dans cette affaire, elle tient à notre engagement à prendre part à ce travail de responsabilité : permettre à chacun, face aux risques qui caractérisent la planète qui nous est donnée, de prendre ses responsabilités, pour lui-même et vis à vis de ses frères. Sur ce chemin là, beaucoup reste à faire, non seulement en Asie ou en Afrique, mais aussi en France, qu’il s’agisse du sud de l’hexagone ou des Antilles.
Nous pouvons rendre grâce à Dieu de nous avoir donné non seulement cette planète active, porteuse de vie, mais aussi l’intelligence et les moyens pour la connaître et mieux vivre entre frères avec elle et par elle. Reconnaître notre faute, qui est bien humaine, et tient à notre incapacité à avoir dit à temps ce que nous savions, de manière assez explicite et efficace pour qu’ils sachent. Prendre l’engagement d’engager les mesures de prévention et les exercices de précaution. Et espérer non seulement le pardon, mais aussi la venue du jour où nous connaîtrons l’apaisement, la paix et l’amour donné à tous.

Jacques Varet,
directeur de la prospective au Bureau de recherches géologiques et minières ; membre du Comité supérieur d’évaluation des risques volcaniques et du Comité de la prévention et de la précaution.